Dernière mise à jour : le 21/03/98
Christian Lehmann, lettre à Séguin
Monsieur,
Je suis médecin et romancier. Je suis édité au Seuil, et à l'Ecole des Loisirs où j'écris des romans et livres pour enfants et adolescents. Dans mon dernier roman, NO PASARAN, LE JEU, j'ai évoqué, dans les toutes dernières pages, la rafle de Juillet 1942 à Paris. Le livre, paru en fin 1996, a eu un grand succès, et est étudié dans de très nombreux lycées et collèges en France actuellement, traduit en Grèce, en Espagne, en Allemagne... J'ai donc été amené à rencontrer de jeunes collégiens, avant et après le début du procès. Autant j'avais été tristement surpris de constater, avant le procès, que peu d'entre eux comprenaient la signification de cette scène finale où hommes, femmes, enfants étaient poussés de force dans des bus par la police française, autant aujourd'hui, le problème de la compréhension de cette scène finale ne se pose plus. Je suis donc persuadé que le procès, entre autres finalités, sert la mémoire, quoiqu'en disent parfois des journalistes désabusés ou trop impatients. Je suis très surpris chaque fois que j'entends dire que le procès serait trop long, qu'il faudrait l'abréger, qu'on pourrait rendre le verdict le soir-même... Au nom de quoi? Pour laisser plus de place au traitement de l'inauguration du stade de France ? Pour ne pas "polluer" les jeux de Nagano ?
Cette volonté d'aller vite, de se débarrasser du procès, est écurante. Je voulais simplement vous témoigner ma sympathie, vous féliciter pour la clarté et la qualité littéraire de votre site. Je me permets de vous joindre un article que j'ai écrit et qui a été publié dans un hebdomadaire médical, IMPACT-MEDECIN, fin décembre 1997, à la suite des propos de Philippe Seguin sur la mémoire et l'oubli nécessaire...
Amicalement,
La fièvre de Monsieur Seguin
Juger Maurice Papon, questionner son attitude pendant l'Occupation serait faire le jeu du Front National ! Quelle étrange affirmation... La filiation entre l'Ordre Nouveau de Pétain et Laval et la Révolution Nationale prônée par l'extrême-droite actuelle n'est-elle pas évidente ? Il suffit de parcourir (d'un derrière distrait, comme disait Alphonse Allais) la presse d'extrême-droite, pour voir que le procès Papon enrage les nostalgiques du fascisme. Que bien loin de les combler d'aise, il les accule aux dérapages, comme cette obscène parodie de Télérama, baptisée Téléfatras, distribuée en kiosque par National-Hebdo et dégoulinant d'allusions antisémites et négationnistes ( pour n'en citer qu'une, la transformation de Michèle Gazier, rédactrice en chef du cahier culturel de l'hebdomadaire, en Michèle Gazée...). Ce trouble, cette rage, aveuglent l'accusé lui-même, et déchirent par moments l'image soigneusement peaufinée du simple scribe de sous-préfecture, du fonctionnaire falot affublé d'une courtelinesque " délégation de signature ". Alors Maurice Papon craque, accuse Yves Jouffa, ancien président de la Ligue des Droits de l'Homme, d'avoir été gardien de camp à Drancy. Cette accusation fielleuse, ce procès fait aux victimes, a de tous temps servi à l'extrême-droite à banaliser les crimes nazis. En accusant les juifs eux-mêmes d'une passivité trop grande qui aurait d'une certaine façon légitimé leur châtiment, en insinuant que certains juifs trahissaient leurs frères, endossaient le rôle de kapo, les fascistes se dédouanent à bon compte.
Le défilé des témoins de moralité de Maurice Papon est édifiant. On y entend répéter que la politique d'extermination nazie était ignorée, et même impensable, et que l'administration collaboratrice imaginait simplement envoyer des enfants de 2 ans et des vieillards de 80 ans vers d'hypothétiques camps de travail ! Alors que la condition humaine imposée aux internés de Drancy, de Gurs et ailleurs, alors que les conditions même de transport ferroviaire de ces malheureux sur le territoire français, conditions que l'administration française ne pouvait pas ignorer, constituent à elles-seules un crime contre l'humanité.
Le procès Papon n'est pas seulement un " devoir de mémoire ", selon l'expression consacrée qui tend involontairement à accréditer l'idée que cette procédure juridique aux ramifications historiques et politiques évidentes serait un pensum. Le procès Papon est un droit, un droit pour les parties civiles, et un droit légitime du peuple français, de ses jeunes générations, à connaître le passé pour éviter qu'il ne se reproduise. Bafouer ce droit, pour des raisons électorales inavouées, au nom d'une " réconciliation " amnésique si chère au président Mitterrand pour des raisons qu'on devine, ou au nom d'une immaturité supposée des Français, est une bassesse. En ce sens, la déclaration réitérée par le président Chirac de la complicité de Vichy avec l'occupant (accompagnée d'un vibrant hommage aux justes, qui sauvèrent des juifs par simple humanité) n'est en aucune façon un acte de masochisme politiquement correct, comme on l'entend ici ou là, mais un acte de vérité, de justice, dont la lucidité contraste magistralement avec la fièvre de monsieur Seguin.
Christian Lehmann