
Le Procès Papon
Une thérapeutique des mécaniques de l'oubli
Entre 1942 et 1944, près de 1 600 Juifs de la région de
Bordeaux étaient déportés à Auschwitz. Le gouvernement de Vichy avait confié -via
Bousquet, Leguay et Sabatier- l'organisation de ces déportations à Papon, secrétaire
général de la préfecture, responsable du service des affaires juives et de la police.
Ce procès jugera un crime contre l'Humanité et atténuera les répercussions sur leurs
parents du choc historique subi par les victimes. Il mettra en lumière les traumatismes
et les mécaniques des oublis symboles en creux des renoncements dans la société
française depuis un demi-siècle.
Le traumatisme national de l'invasion favorise la mise en place de Vichy par l'ennemi.
Pétain continue en apparence la structure républicaine de l'État. Ce faux État
-usurpé d'une République bâillonnée- cache en fait une coquille vide habitée par
l'oeuvre de mort. Les Français (dont les citoyens Juifs) mal informés, dupés par leur
confiance, continuant à obéir à un pseudo gouvernement, traumatisé après-coup, sont
pris dans la mécanique de l'oubli.
Vichy décidera d'envoyer 10000 Juifs vers les camps. Sa police (et sa milice) réprime,
arrête, tue les patriotes. Dépassant l'exclusion, Pétain élimine les Juifs avant toute
demande allemande. Les lois de Vichy définissent le Juif, selon le juriste Dominique
Gros, par soustraction en le rabattant sur « l'ancienne mort civile » qui frappa
certains criminels jusqu'en 1854. Le mot psychanalytique : forclusion et l'expression
juridique : mort sociale, montrent comment Vichy a fait précéder la mort physique des
Juifs par son abolition symbolique dans le code civil.
Papon, fonctionnaire d'avant guerre, continue à servir une administration liée à un
pouvoir qui n'est plus républicain. S'abritant derrière les lois de Vichy et les
dépassant avec zèle, il organise à Bordeaux des convois de la mort transportant des
enfants, des adultes et des vieillards, vers les bourreaux nazis, accomplissant, eux
aussi, en ouvriers d'usine consciencieux, leur travail de destruction. L'éthique du
fonctionnement technocratique conduisant au crime de masse, mis en évidence par Mills
Wright, a prévalu sur l'éthique de la responsabilité morale. Le juge Nicod a rappelé
que « un fonctionnaire est aussi un citoyen à part entière, un individu qui () doit
être capable de mesurer les effets de ses actes au delà de la simple adéquation à
l'obéissance à sa hiérarchie, au respect des règlements et des services ».
Georges Mailhos définit le monstre comme un être « mêlé qui ne peut être une
personne à force de n'être personne ». Les Juifs n'ont pas échappé à cette
dépersonnalisation en subissant l'irruption soudaine (dans leur représentation d'une
Administration «française protectrice des citoyens») d'un choc historique violent, sans
aucun sens, auquel ils furent impuissants à faire face. Au delà du repli infantile,
l'intrapsychique paralysé de la victimeémissaire, n'assure plus ses liaisons internes.
Mais -comme le soutient Tobie Nathan- il en conditionne le souvenir puisqu'il en crée le
contenant répétitif et une « appétence traumaphilique » entraînant son entourage à
devenir traumagène. Ce choc historique se distingue du trauma classique (afflux
pulsionnel soudain ni élaborable, ni refoulable entraînant la perte du cadre précédent
le choc) car, violence historique, il devient transmissible. Ce qui a été forclos du
symbolique réapparaît dans le réel en s'inscrivant dans la lignée comme objet non
représentable, non élaborable. Seul l'irreprésenta ble est transmis, ce qui fait
défaut, le nié, le refoulé le forclos le choix impossible, évoqué par Élie Wiesel,
entre l'interdit de se taire pour protéger ses proches et l'impossibilité de dire pour
partager l'horreur avec eux. Même mécanique, chez ceux qui ont été mêlé
collectivement au crime absolu expliquant, en partie, le silence et les manoeuvres des
politiques après 1945.
Le crime dont Papon est accusé n'est pas seulement celui des morts dans les camps. Il est
aussi celui qu'endure leur descendance depuis 55 ans. Son procès, acte créateur, marque
le réveil des victimes, brise la chape de silence de la communauté juive. Ce combat peut
opérer une régulation psychique et éclairer, un peu, ce qui a fait défaut à tous
avant 1981 : aux parties civiles, à Vichy, à Papon (qui faute de créativité
humanisante -au moment de la défaite- a sombré dans un passage à l'acte tragique), aux
politiques qui (jusqu'au dépôt des premières plaintes) étaient restés dans le
non-dit, le mi-dit, « évacuant », pour les uns, l'immonde horreur vécue; pour les
autres, la Collaboration et ses crimes.
La condamnation par le Président Chirac de l'État de Vichy, enfin!, parachève la prise
de conscience de tout un peuple. On aurait aimé que le distinguo soit plus net entre
l'État du maréchal félon et les nombreux Français qui ont résisté et sont venu au
secours des juifs persécutés. Sans eux, ils n'auraient pas été présents pour
témoigner; sans eux, ce procès n'aurait pas pu avoir lieu. Tous ces patriotes armés de
fusils, portant haut les valeurs républicaines ou animés par une compassion active, ont
sauvé la Liberté et l'honneur de la France.
Puisse ce procès renforcer la vigilance et la solidarité avec toutes les victimes de
toutes les haines.
Maurice-David Matisson
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Maurice-David
Matisson a écrit, avec J.P. Abribat, l'ouvrage
Psychanalyse de la Collaboration
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