
Voir aussi la réaction de Jean-Paul Abribat et de Maurice-David Matisson
Voir aussi la réaction d'Edward J. ArnoldHubert Peres, Maître de conférence.
Abondamment commentée, précédée quelques semaines auparavant de déclarations tonitruantes, la déposition de Michel Bergès au procès de Maurice Papon a déçu (ou rassuré) ceux qui escomptaient des révélations de nature à bousculer la donne. Luniversitaire a dabord fait part de ses doutes et de sa préférence actuelle pour (en reprenant ses propres termes) une "grille dinterprétation " qui dissout les actes de Maurice Papon dans la "complexité " dun "système " doù ressortit néanmoins, ce qui nétonnera guère, la responsabilité allemande Si le sujet nétait pas si grave, on pourrait ironiser sur le fait que les années defforts de cet incontestable expert en matière darchives lui font découvrir que le génocide juif fut voulu, organisé, dirigé par les nazis. Mais laissons là. Au-delà de son impact sur lintime conviction des jurés, dont personne ne peut présumer, les interventions de M. Bergès, et plus encore leur considérable médiatisation, ne peuvent cependant laisser ses pairs indifférents.
Quoi quon en pense, nul ne peut contester à Michel Bergès, en tant que témoin par archives interposées, le droit personnel dexonérer aujourdhui Maurice Papon dune culpabilité qui lui paraissait hier écrasante. Pas plus quon ne peut lui enlever, en tant quindividu, celui de manifester sa compassion pour laccusé. Autrefois ému par le sort des victimes de la Shoah, ému maintenant par la solitude du prévenu : lhomme Bergès est seul comptable de ses émotions. Mais, lorsque celui qui se désigne comme un "modeste chercheur " administre à la barre des témoins une leçon méthodologique qui suggère que magistrats, avocats et parties civiles, outrepassent leur compétence en examinant les pièces darchives, lorsquil invoque une épistémologie relativiste pour justifier limpossibilité de juger aujourdhui des actes commis hier par Maurice Papon, lorsquil oppose hors du prétoire la "logique punitive " de la Justice à la "logique complexe " de linvestigation scientifique, Michel Bergès met en cause lidée que nombre de ses collègues se font de léthique du chercheur.
Premièrement, si Michel Bergès est fondé à rappeler les embûches tendues par des archives incomplètes et parfois ambiguës, il ne sensuit pas que les acteurs du procès tomberaient inévitablement dans les pièges que le chercheur Bergès saurait, lui seul, éviter. Tous ceux et celles qui assistent régulièrement aux audiences saccordent par exemple à reconnaître au président Castagnède une très grande rigueur dans lutilisation des pièces du dossier au cours de ses interrogatoires. Surtout, la confrontation judiciaire permet très souvent déclaircir des points que, par ses limites intrinsèques, la méthode de lhistorien laisse dans lombre. Ainsi, les doutes que Michel Bergès avait exprimés au sujet du comportement du Grand Rabbin Cohen (à propos des enfants réclamés par les autorités allemandes en août 1942) ont-ils été levés, et ses hypothèses contredites, grâce aux témoignages de Michel Cohen et dAnnie Gast lors de la journée daudience du 2 février. Lhonnêteté du chercheur ne consiste pas seulement à prévenir les autres des limites de leur propre méthode, mais à tenir compte, en retour, de ce que celle-ci peut apporter dirremplaçable.
Deuxièmement, lusage que Michel Bergès a fait devant la Cour de la relativité des sciences sociales est quelque peu paradoxal. On pourrait discuter à linfini de léquation "histoiree = science molle " quil a posée à cette occasion. Il nimporte. On peut en effet tomber facilement daccord sur lidée que les résultats de létude scientifique des phénomènes sociaux sont contingents, parce que les paradigmes orientant la recherche se transforment et que la connaissance empirique nest (presque) jamais achevée. Mais il y a un gouffre entre laffirmation que le savoir est par nature révisable et celle qui interdirait en 1998 de cerner le rôle joué entre 1942 et 1944 par le Secrétaire Général de la Préfecture de la Gironde. Ce nest pas parce que lappréhension des faits change partiellement que ces faits nont pas existé et que nous devrions renoncer à les établir. La conscience des limites de la connaissance est une invitation à la modestie et à la critique des conclusions, et non au renoncement à en produire. Ajoutons quun chercheur convaincu dêtre soumis à des "grilles dinterprétation " si facilement changeantes devrait en toute logique éviter plus encore que dautres de se prévaloir de sa compétence universitaire pour critiquer la Justice.
Troisièmement, et pas seulement pour les raisons exposées ci-dessus, il est abusif de se couvrir de lautorité de la science pour contester la validité de laction judiciaire. Au sein de la communauté intellectuelle, pour des raisons diverses, tout le monde, on le sait, nest pas convaincu de lintérêt ou de lopportunité du procès intenté à Maurice Papon. Certains historiens de renom et de talent, spécialistes de la période, se taisent, quand dautres ont accepté de résumer devant les jurés létat de leurs connaissances et de leur réflexion. Le choix quils ont fait de sabstenir ou de témoigner dérive de leur jugement dhomme et de citoyen, non de leur qualité de savant. La science, écrivait Max Weber, est une "vocation fondée sur la spécialisation au service de la prise de conscience de nous-mêmes et de la connaissance des rapports objectifs. Elle nest pas une grâce quun visionnaire ou un prophète auraient reçue en vue de dispenser le salut de l'âme ou des révélations ( ) ". Lexpression publique de lopinion dun chercheur "désintéressé " est légitime, à condition quelle ne se prétende pas supérieure à celle des victimes qui réclament réparation. Si elles se recoupent inévitablement, la quête du savoir et celle de la justice ne sauraient se confondre. Et rien nautorise, pas plus dailleurs sur le plan des sciences sociales que sur celui de la morale, à tirer argument de la "complexité du système " pour évacuer la question de la responsabilité individuelle dans la mise en uvre de la Shoah.
Il y a quelques années, dans les colonnes du Monde, Claude Lévi-Strauss avait estimé, un tantinet provocateur, que les sciences sociales nétaient des sciences que "par une flatteuse imposture ". Façon de dire, quen ces domaines, le caractère scientifique réside moins dans ce que les chercheurs avancent que dans la manière dont ils avancent. Raison de plus pour quils ne sarrogent pas le monopole de la raison et restent humbles devant la recherche de vérités qui donne un sens à la Justice.
Hubert Peres
Institut dEtudes Politiques de Bordeaux
Une réaction de Edward J. Arnold
Il me semble que M. Perès a bien délimité les paramètres du débat, à savoir, la place que doit accorder la justice aux conclusions de la recherche d'un universitaire. Nous, les universitaires, sont souvent critiqués pour premièrement, notre abstraction dans l'appréhension du passé et deuxièmement, pour notre tendance inéluctable à ne sélectionner qu'une partie de la réalité complexe d'une époque que nous n'avons même pas vécu.
Néanmoins, l'utilité indéniable de la recherche se
trouve quand le chercheur, à la manière d'un policier, tombe sur un document qui
prouverait, dans le cas des criminels de guerre, une responsabilité ou une culpabilité
réelle ainsi confirmant les plaintes des parties civiles. Et ensuite, c'est à la justice
d'établir, par les voies habituelles de droit, si un individu doit ou non être
sanctionné pour ses actes. Le chercheur peut découvrir les 'pièces à conviction' dans
les archives, mais quand il s'agit d'interpréter ou de reconstruire la réalité complexe
d'une époque
sombre comme l'Occupation, il se heurte contre les accusations de subjectivité ou de
sélectivité qui ne sont pas toujours sans fondement.
Mais, comme dit M. Peres, "Ce n'est pas parce que l'appréhension des faits change partiellement que ces faits n'ont pas existé et que nous devrions renoncer à les établir. La conscience des limites de la connaissance est une invitation à la modestie et à la critique des conclusions, et non au renoncement à en produire."
D'un point de vue purement personnel, du moment où un chercheur trouve un document qui prouvent la culpabilité et la participation d'un individu aux crimes de guerre, il est clair que la justice doit agir.
Evidemment ces quelques réflexions n'engage que moi, mais
veuillez me croire, cher Monsieur de tout cur avec vous.
Dr Edward J. ARNOLD
French Department/Centre for European Studies
University of Dublin
Trinity College
A/B 4106
Dublin 2
IRELAND